Chroniques d’une Punkette

PoulpyDathor

« Giflez-moi. Frappez-moi. Mettez-moi à terre. Faites-moi tellement mal en tapant que je n’aurai plus la force ni de penser, ni de me rappeler, ni de sourire, ni de pleurer ou même de garder l’esprit clair. Mais s’il vous plait, anéantissez aussi tous ces mots douloureux, ces souvenirs qui m’empêchent de dormir. Détruisez toutes ces chaînes qui me retiennent. »

 

24 mai 2019

J’suis à cran. Tendue comme une puce sous cocaïne. J’ai passé une semaine professionnelle abominablement chargée et je tente laborieusement d’opérer la brisure avec les aléas qui m’ont pris le crâne encore toute la journée. J’ai saisis la première fenêtre d’occasion à ma portée pour me sauver de là. J’en pouvais plus de me sentir étouffer dans le bureau, et ma dextérité à m’éclipser m’aura au moins laissé le temps de me ravitailler en boisson chaude.

Toujours un bon point pour l’accro à la caféine que je suis.

Même les 2h de train ont toutes les peines du monde à faire partir le stress sous-jacent, la tension qui reste sans qu’on sache vraiment pourquoi, juste parce que la cocotte-minute arrive pas à libérer la soupape. Le monde entier m’irrite les sens, depuis le troupeau de voyageurs immobiles infichus de descendre dans le hall de la gare qui me donne l’impression d’être coincée sur le périph à l’heure de pointe, jusqu’au trajet en bus qui me parait d’autant plus interminable que le véhicule se retrouve bloqué pendant encore 15min supplémentaires.

  • Enfoiré de conducteur de camionnette, va te trouver une place ailleurs qu’en double file ducon.
  • T’es de bon poil toi dis donc. Arrête de jeter des regards noirs au monde entier ça les fera pas s’évaporer pour autant.

On peut pas toujours être au top. Je serre les mâchoires faute de pouvoir encore augmenter le son dans mon casque, quand j’arrive enfin à ce foutu arrêt qui me semble l’autre bout du monde. Prière rapide à n’importe quelle entité divine hypothétique.

Pourvu que sa troupe de demi-portions soit au plus calme.

C’est que je doute fortement que mes nerfs soient au mieux de leur forme pour accueillir une hurlante stridente. Je me retrouve en quelques minutes à l’interphone, grandes inspirations pour tenter une dernière fois de faire un semblant de vide.

Ça va aller. Ça fait des jours que tu l’attends cette soirée. Ça va aller, et tu vas bien finir par atterrir à un moment ou l’autre.

A minima quand il finira par te taper dessus.

Une perspective réjouissante. J’imagine qu’on a tous notre propre référentiel, en matière de ce qui est réjouissant ou pas dans la vie. Et allez savoir pourquoi, moi quand la grande roue des trucs kiffants a tourné, l’anguille s’est arrêtée sur Matraquage intensif. Ainsi va la vie de maso. Et il est hors de question de laisser la fatigue ou l’anxiété parasiter ce que j’attends avec autant de ferveur depuis des semaines. J’arrive enfin à ma première escale, nos retrouvailles autour d’une bière avec la petite famille avant de pouvoir espérer passer à un tout autre registre.

J’suis comme déphasée avec impossibilité de me remettre sur le bon créneau horaire. Pourtant ça percute un peu, quand je le vois s’installer pour enfiler ses chaussures, le cerveau commence à aligner suffisamment de neurones pour commencer à se mettre en condition de soirée. Une fois n’est pas coutume, la tenue qui dort dans mon sac n’est pas pour m’alléger le bide que j’ai en vrac. Pourtant j’ai bien dû consulter 3 copines différentes avant d’établir que cet achat serait une bonne idée. Robe longue, noire, fendue et détails de dentelle, le genre chic et classe t’vois ? Le genre qui détonne quoi, contraste d’autant plus probant que je me réfugie pour quelques minutes encore dans le confort de mon leggings similicuir et mes Doc Martens Union Jack.

Typiquement la tenue parfaite à ne pas mettre pour arriver en club libertin, soit dit en passant.

Portes devant lesquelles nous arrivons enfin. J’ai pu retrouver un degré de contact acceptable entre nous deux, et mon esprit commence à amorcer la détente quand Maryssa nous ouvre les portes de l’antre calfeutrée accompagnée du propriétaire des lieux. J’ai la boule au ventre qui s’accroche, pas tant à l’idée de la performance qui se profile qu’à celle d’enfiler cette robe soigneusement préparée dans le fond de mon sac qui me fout des bouffées de chaleur dans la tronche. Chacun sa zone de confort, aussi improbable soit-elle. Je m’engouffre dans la pièce principale en direction de la salle de bain la plus proche, salue notre binôme rapidement et percute au passage le lien entre les photos de lacérations et autres bleus de toutes les couleurs que j’ai liké à la chaine sur Fetlife et les deux individus angéliques qui se trouvent devant moi.

Le BDSM regorge définitivement de profils surprenants.

J’m’attarde pas. Plus rapidement je serais changée plus rapidement l’étau qui se resserre autour de ma poitrine sera levé. Je me plante sous une douche brûlante qui me décape de fond en comble comme on décape au Karcher des recoins trop encrassés, l’air se charge de volutes humides qui m’enveloppent d’une chaleur omniprésente et entame de me faire décrocher des neurones bien trop en effervescence. La buée sur les vitres est apparue en un temps record, et je me bats contre le taux d’humidité ambiant pour peaufiner les derniers détails de mon make-up avant de me faufiler dans l’enveloppe de tissu tant redoutée.

Quand même, c’est pas dégueu comme rendu final.

Faut bien prendre le réconfort où il se trouve. Là où d’habitude à poil je transpire d’assurance et cultive le je-m’en-foutisme forcené il suffit que je me colle une robe sur le dos et une paire d’escarpins pour que j’ai l’impression d’être une fillette apprenant à marcher, incertaine à chacun de ses pas. Tous les sacs sont bouclés et ordonnés, il est temps de faire mon come-back auprès de l’assemblée encore réduite du grand salon alors que tout mon corps me hurle de faire demi-tour et d’aller me terrer dans un trou de souris. Pourtant sa réaction est à la hauteur de mes espérances, au-delà même de tout ce que j’aurais pu demander. Ça m’aide à décrisper la tension dans mes épaules, les mouvements de mon corps reprennent peu à peu leur fluidité, quand bien même l’épisode de chamboulement vestimentaire ait eu pour effet immédiat de faire ressurgir mes vieux travers de mutisme. Faute de phrases grandiloquentes je me rabats sur une bière fraiche – oui un club qui sert de la BIERE – et je l’écoute faire la conversation avec celle qui est devenue mon coup de cœur artistique de ces dernières semaines. Ça cause et ça cause, les clients commencent à affluer et le buffet à être servi, ce qui me rappelle à mon estomac qui a enfin décidé de se réveiller.

Dans le genre truc naze, tomber d’une crise d’hypoglycémie en pleine séance ça doit bien se placer dans le top 5.

Je grignote par ci par là alors qu’une toute autre forme de stress commence à poindre le bout de son nez. Une sorte de trac s’entremêle à l’inconnu et à l’attente interminable de ce qui va bien pouvoir me tomber dessus.

  • J’ai pas eu le texte avant en plus.

Pardon ? Il se fout de ma gueule là ? Il a rien reçu de sa boite mail ? Genre rien du tout ? Force est de constater que non lorsque je le vois ouvrir sa messagerie devant mes yeux et défiler l’intégralité des messages non-lus, le mien noyé dans une foule d’autres non notifiés. L’heure tourne et il y a de plus en plus de monde. Plus les minutes passent, plus je sens les gouttes d’anxiété qui martèlent dans ma poitrine et envahissent progressivement l’espace disponible. Heureusement arrive dans mon champ de vision une source de consolation infaillible et de réconfort inaltérable, sous forme de plateau de tasse du breuvage sombre fétiche que je m’enfile cul sec sans même réfléchir. Et sans même Lui demander.

Ce qu’il ne manque pas de remarquer.

Comme quoi on a tous notre sens des priorités. Qu’il puisse m’interdire d’aller pisser passe encore. Mais interdire le café, là on touche à la punition ultime. Je pousse le vice jusqu’à Lui gratter la tasse qui Lui revenait de droit – elles sont TOUTES PETITES ces tasses – et j’dois dire que la chaleur amère qui coulent dans mon gosier a son effet bénéfique bien à lui, tout en ayant le mérite de m’occuper encore quelques brèves minutes que me dure mon shoot de caféine. Minutes éphémères et volatiles des dernières minutes avant l’instant fatidique.

  • Va enlever ta robe.

Ça va commencer. C’est pour bientôt maintenant. Je pars en excursion rapide vers la salle de bain pour m’extirper de mon carcan vestimentaire et en revenir à des standards de tenue bien plus dans mon registre, sur base de harnais de cuir et de nudité ostentatoire. Retour au pas de course dans la pièce principale, où va se dérouler cette scène tant attendue dont nous serons les protagonistes. Il manque cependant une finition à l’ensemble de l’habillage, les menottes molletonnées qu’il prend soin de me passer doucement – mais fermement – comme le début d’une incantation sacrée, cette formule qu’on invoque à la manière d’un  rituel bienfaiteur rassurant. Je me retrouve à ses pieds en deux temps trois mouvements sous une simple influence de sa voix qui m’indique la direction à prendre, me cale entre ses jambes tels les barreaux d’une cage protection en acier trempé. A genoux, dos droit, cuisses justement écartées pour permettre un équilibre harmonieux, la tête enfouie dans les replis de son pantalon.

Vous savez pourquoi on vous fait toujours prendre des positions à la con franchement inconfortables quand vous êtes soumise ?

Certains y voient une façon de garder la marchandise accessible et à portée de main, d’autres cherchent à assoir une forme de mainmise jusque dans la cambrure et la contrainte posturale. D’autres encore y voient une sorte de protocole un peu vieillot et dépassé de celui qui se prend trop au sérieux et se cache derrière un simili de bonne éducation, faute de maîtriser son fouet jusqu’au bout des brins. Moi j’suis de celles qui ont l’intime conviction que ce sont en partie ces positions qui déclenchent la magie, qui provoquent le début de la transe et marquent les premiers pas de la danse.

Je hais la médiocrité.

Amorce de l’extorsion des remous internes. Quand tu te concentres sur les palpitations qui prennent dans tes jambes, que tu t’efforces de contrôler la moindre des particules de tes fibres musculaires pour te conformer au mieux à une forme de perfection incarnée. Alors le monde n’existe plus, car le monde ne se réduit qu’à un seul et unique regard. Le regard aussi impartial et sévère que sécurisant et réconfortant. Celui qui communique sans même les mots, ce regard qui t’insuffles de l’oxygène loin dans le corps et qui parle directement à tous tes atomes sans une seule parole. Celui grâce auquel on sait, au fond, que tout va bien se passer. Parce que c’est l’évidence même. Parce qu’il ne peut en être autrement lorsqu’il est auprès de moi, lorsque sa présence se fait omniscience.

Pas à une seule seconde ça ne me traverse, l’éventualité de faire marche arrière, pas une once de sentiment de renonciation. On pourrait faire des raccourcis un peu rapides, penser que c’est parce qu’il est là que je suis prête à foncer tête baissée, mais j’suis pas sûre que ça puisse se résumer simplement à ça. J’me suis tapée une semaine entière à me retourner le cerveau à longueur de journée à force d’un taff bien trop énergivore, j’ai accumulé des centaines de kilomètres et des heures de trajet au compteur, chargée de deux putains de sac remplis à ras-bord, sans que ça ait réussi à entailler ne serait-ce qu’un peu mon besoin de me planter sur cette croix et de me montrer. Moi. Ou tout du moins toute cette facette de moi. Celle de l’ombre. Celle qui transparait à demi-mot pour qui sait lire entre les lignes. Moi telle que rarement je me suis autorisée à le faire. D’enfin montrer à quoi ça rime Nous, quand on se retrouve sur le même champ de bataille. Et que ça m’a paru naturel d’accepter de me prêter au jeu de la démonstration quand Maryssa me l’a demandé, comme couler de source. Que rien ne pouvait mieux s’accorder sur l’expression de ce qui est inexprimable que ses mots à elle, sur mes ondulations à moi, sous le joug de sa main à Lui.

Parce que tu vois y a un truc qu’on partage, toutes les deux. Ce p’tit truc de ceux qui se vomissent dans les mots. De ceux qui frissonnent et vibrent à mesure qu’ils vont remuer la merde, et qui rendent les déjections de l’âme poétiques.

L’épaisse musique ambiante a cessé. Son visage se trouve au niveau de mon oreille et me souffle de me rendre jusqu’à la croix à quatre pattes, le palpitant qui manque quelques battements lorsque j’entre en scène. Ça pourrait facilement sembler rabaissant, voire carrément ridicule, de se déplacer ainsi au milieu des sièges et des personnes grignotant leurs assiettes. Mais j’aime à penser que les ordres sont l’incarnation ce que l’on en fait, et s’il est un exercice auquel j’aime m’adonner c’est bien renouer avec mon animalité primitive. La bête est là. Tapie. Toujours là à proximité de la surface. Mes genoux s’échauffent à mesure de leur glissement sur le sol. J’arrive rapidement à la croix et me redresse en sentant son corps près du mien à travers les ondes charnelles qui palpitent. Présentation de l’extrait littéraire et premières notes musicales. Grésillement du micro et la voix de Maryssa qui occupe toute l’atmosphère.

La danse va commencer.

« J’entends les bruits, j’écoute les bruits ; les bruits du train, les bruits de vie. »

Puis je n’entends plus. Plus vraiment en tout cas. Toute cette scène n’est plus alors qu’un chaos harmonieux, l’expression même de ce qui est l’évidence contre laquelle on ne peut pas lutter, quand bien même on mettrait toutes ses forces dans l’affrontement. Ses mains échauffent mes chairs. L’impact de ses paumes s’incruste dans mon postérieur. Ça fait un tel boucan que les mots qui résonnent dans l’air passent au second plan. Pourtant ils sont toujours là. Telle la ligne de basse en sourdine qui se marie avec le riff de guitare pour lui donner toute sa puissance.

« Alex me bande les yeux avec un foulard noir. Il me dit de lui faire confiance. » 

Confiance. Un bien grand mot de la langue française. Un tout petit amoncellement de lettres si lourd de sens. En voilà une chose qu’on ne peut pas ordonner. La confiance elle se guette, elle se charme. Elle se sent et se perçoit, elle s’apprivoise et se met à l’épreuve. Ça j’en ai fait ma spécialité, l’attaque permanente à la confiance. Il en a bouffé plus que de raison, de l’uppercut direct dans le creux du foie et des retours de griffes plein la face. Les ruades défiantes de celle qui veut pas se laisser approcher, mais qui demande qu’à ce qu’on lui tende la main. Elle vous tombe dessus sans que vous ayez rien demandé, sans crier gare et sans que vous vouliez y croire, mais en espérant de tout votre cœur avoir raison d’y accorder autant d’importance.

« Alex prend l’appareil qui envoie de l’électricité et le pose sur mon intimité. »

Y a un mot qui résonne dans le passage tant redouté. Celui que j’ai eu tout le loisir de lire en amont en me disant que ça pouvait Lui filer des idées outrageusement tordues. Finalement j’me dis que ça a du bon, que sa boite mail ait bugée. J’ai moins de chance de me retrouver avec des électrodes à 3000 V dans la chatte.

C’est ça oui, c’est beau d’y croire.

Je suis pas assez naïve pour penser qu’il va pas faire usage de son tout nouveau joujou à un moment ou l’autre. Mais de là à envisager sereinement de se prendre une décharge sur le con on peut dire qu’il y a un monde.

« J’aime cette douleur, ce mal qui donne la jouissance, cet orgasme libérateur. »

Ou le paradoxe de toute masochiste avertie. Souvent on me demande. En quoi ça consiste, comment je peux aller aussi loin, si ça m’excite de me faire fracasser. Si ça me donne envie de baiser. Y a ce truc réducteur du commun des mortels qui pense qu’à travers sa bite ou son clito. Savoir appréhender la douleur c’est quelque chose d’autre. Savoir la maitriser et avoir la mainmise dessus c’est pouvoir se jouer de son propre corps. C’est embrumer son esprit et lui faire un tour de passe-passe. C’est se donner l’autorisation de sortir de soi-même et sentir quelque chose d’autre prendre le contrôle. Quelque chose qui ne s’explique pas. Ce quelque chose qui est exacerbé lorsqu’il est face à moi, lorsque je le sens qui cherche les limites et les bordures du tolérable, le flanc de la falaise à mesure que je me mords la lèvre pour pas Lui sortir des injures à tout bout de champ. Le stade précis où j’étouffe des Va chier enfoiré je bougerai pas d’un pouce.

« J’entends le bruit des lanières de cuir qui scindent l’air. Je frissonne… j’attendais, j’attendais ce moment avec impatience. »

Putain oui. C’que j’ai attendu. Des semaines j’ai attendu. Des semaines j’ai voulu attendre. Pour voir ce que ça donnait, quand on attend vraiment. Et bordel ce que c’est long. Ça vous rend dingue, ce manque qui tire sur toute la peau. Ça vous craquelle l’épiderme et vous fait suinter les sucs de l’esprit par tous les pores. J’aurais pu, après tout, demander à qui le veut de me mettre une bonne branlée de transition histoire de patienter. Mais ça aurait fait qu’alimenter le vide. Comme boire de l’eau salée en plein océan alors que vous êtes en train de mourir de soif, le truc qui parait un éclair de génie mais qui mène à rien. Ou en tout cas pas là où vous vouliez aller. Pas à la destination auquel vous avez pris gout et qui vous gratte de partout.

« Alex donne des coups de plus en plus forts, sur mon dos, mes reins. Des coups de lanière comme on donne des coups de poing. »

Ses coups à Lui aussi se font plus forts. La musique a ce quelque chose de justement entrainant, cette nuance de mélodies qui font résonner les mots et percuter comme s’il s’agissait d’impacts à part entière. Eux prennent dans la poitrine, dans l’air qu’on inspire à chaque choc qui se fait sentir. Le bois, le cuir, le câble plastique. Chocs lourds, chocs mordants, chocs cinglants. Choc électrique.

J’en. Étais. Sûre.

Ça c’est ce que je me dis après. Genre quand je suis de nouveau en train de siroter ma binouze tranquille au ras du sol. Sur le moment c’est pas vraiment la même chanson, là attachée sur la croix alors qu’il se trouve dans mon angle mort. C’est l’effet immédiat sur le champ. Cerveau en OFF, instinct de fuite incontrôlable et corps qui se dérobe, les réactions qu’il apprend à expérimenter à force d’utilisation – modérée – du tout nouvel instrument de torture. Plus de position qui tienne. Plus de stature raffinée ou de délicieuse cambrure qui entre en ligne de compte. L’enjeu est trop important. L’enjeu de la faille. L’entaille rendant accessible ce qu’on s’évertue à enterrer sous mille couches d’artifices extravagants, celle qui donne libre accès à ce qui se cache derrière les remparts bien rodés et les obstacles psychiques soigneusement agencés.

« Il me dit « Ça vient… Enfin… ne retiens rien, offre-moi ta libération.
Ne garde rien. Laisse couler ».

Je laisse couler les larmes comme je laisse couler mon intimité. »

C’est l’exercice le plus difficile je crois. Celui de laisser les larmes couler. D’abord il y a les larmes froides, les larmes fortes. Les larmes glorieuses et puissantes de celle qui se donne mais qui ne rend pas les armes. Celles qui ont ce gout particulier d’élégance teintée de fierté, qui habille le visage et le sublime dans toute sa singularité. Celles qui coulent la tête haute et le regard droit parce qu’elles raisonnent comme un défi au monde entier. Ces larmes-là elles ont une odeur de feinte et une saveur de féminité sauvage. Celles-ci sont les premières à venir, celles qu’on peut se permettre de montrer au grand jour. Ce sont les douces larmes acides qui prennent le temps de creuser la joue avant de sombrer dans le creux de la mâchoire palpitante et grinçante.

« À la septième claque, je reste au sol, j’éclate en sanglots, de vrais sanglots, des sanglots bruyants, des sanglots de soulagement. Tout sort. »

Puis il y a les autres. Celles qui tombent le masque. Les relents de larmes qui vous prennent dans les méandres inexplorés de l’âme. Celles qui vous font exploser et qui vous tordent tout le corps. Celles qui vous donnent envie de vous fracasser le crâne pour faire cesser la douleur et vous ordonne de vous échapper de vous-même, même s’il faut s’arracher la peau pour ça. Celles qui sentent la gerbe et vous refilent la nausée comme si elles s’incrustaient directement dans la chair. Celles-là ont une sale odeur, une odeur putride qui vient du fond des viscères. Ces larmes elles font peur, elles prennent la gorge et vous chamboulent, parce qu’elles font pas semblant. J’aime pas les voir arriver celles-là, elles me terrifient et me hantent, et pourtant je passe mon existence à leur courir après.

« Ça fait du bien, n’est-ce pas ? »

Les larmes qui font du bien à mesure qu’elles font mal. C’est pas juste après les coups que je coure. Croire ça c’est croire au superficiel de la nature humaine. Non les coups ne sont rien, les coups et la douleur physique sont fades, par rapport à ça. Il pleut toujours des mots, il coule toujours des rivières de notes de musiques entêtantes. L’éclair qui a grillé mon postérieur a mené son œuvre et ouvert les premières digues psychiques. Le monde m’importe peu, le monde se résume à Lui et au claquement du fouet qui a commencé à sévir. Les joues sont devenues humides de ces premières larmes magnifiques et délicates qui signent les prémices de la rémission. Les larmes que je laisse couler parce qu’elles ne sont pas dangereuses, celles qui évacuent sans dévoiler. Elles annoncent juste l’armistice. Le drapeau blanc brandi par le fauve qui finalement a laissé la cage s’entrouvrir pour accueillir la main salvatrice.

« Je suis de celles qui ont besoin de ressentir par le corps la douleur pour libérer les maux de leur subconscient. »

C’est au-delà de se sentir vivant. C’est se sentir exister tout en quittant le poids de son propre corps. C’est prendre forme et consistance à mesure de son regard qui se fait plus présent, pour ne devenir plus que le seul point d’accroche. Tu vois un peu comme s’il y avait une danse entre Lui et moi. Un dancefloor semblable à aucun autre et cette forme de tango bien à Nous. Ce mouvement de la langue du fouet qui vient s’imprimer en moi, la morsure qui laisse un goût acidulé sur la peau, le piquant de la chair qui se met à vif et qui en redemande. La peau se retourne, les lacérations se font plus profondes dans un corps qui n’est plus vraiment le mien. La douleur raisonne dans toutes les terminaisons nerveuses, remonte le long de la colonne pour retourner la tête. La douleur et les larmes, mes armes pour contrer la souffrance. Les cinglements qui viennent remuer toute la crasse intérieure pour les décoller à grand renfort de cuir.

« La peau transforme »

Je me transforme.

« Les formes qui cicatrisent »

Sous sa main, la bête se terre. L’âme se panse.

« La morsure du serpent »

Son corps près du mien. Epiderme en feu de joie.

« La cicatrisation sera un peu plus longue que prévu… »

Retour à la réalité sous l’effet des remerciements et des applaudissements. Ça me prend la tête comme un lendemain de cuite, et je me réfugie dans ses bras faute d’arriver à quoi que ce soit d’autre. Peu à peu les sensations reviennent, entières et complètes, y compris ce picotement caractéristique des balafres qui ont ébréchés les premières couches de l’enveloppe corporelle accompagnées du suintement âcre des perles de sang. Ça parait surréaliste, même pour moi, de m’être évadée si loin en si peu de temps.

Parce qu’elle existe toujours cette appréhension, celle de savoir si je vais échouer à me sortir de moi pour n’être plus que Nous.

Ça serait la solution facile, de se cacher derrière le masque de la performeuse. Celle qui derrière les florilèges admiratifs et les compliments élogieux se bouffe du mépris à répétition, à peine dissimulé et teinté d’arrogante condescendance, des Maîtres en veux-tu en voilà qui jugent sans connaître sur simple interprétation de photos partagées. Ça serait la réponse fast-food, qui vous gave à ras-bord de ce que vous croyez avoir envie de voir, d’être simplement celle qui accepte tout, en toutes circonstances. La réponse qui a un goût d’insipide. Et parfois ça me prend. L’envie de leur renvoyer ça dans les dents, à eux et à tout l’univers, que ça se sache qu’à travers moi aussi, on peut lire l’authenticité de la sensibilité exacerbée et de la vulnérabilité assumée. Que derrière l’animal sauvage qui rue, il y a l’oisillon dans le nid qui se terre dans l’ombre de la face cachée de la Lune. Elle a le goût délicieux de la revanche, cette lecture agrémentée à notre sauce kink. Chaque compliment sur notre alchimie, notre complicité et notre compréhension l’un de l’autre ruissèle en moi pour me combler dans les brèches les plus reculées et les failles les plus coupantes, pour calmer l’animal apeuré à l’idée même de se sentir si faible de vulnérabilité devant tant de personnes.

J’m’installe le cul par terre entre ses pattes, me remets en phase tout doucement à ses pieds en me rafraichissant le gosier à grand renfort de mousseuse pour m’aider à relancer la machine, position bien moins plantureuse que celle adoptée avant notre exhibition, mais qui a le mérite de m’assurer un certain confort en attendant la suite des événements. La seconde présentation se profile, je frétille de voir en action le duo virtuellement captivant qui a retenu tant de fois mon attention. J’ai toujours eu un faible pour la sincérité des émotions, et les séances SM aseptisées ne m’intéressent pas, quelle que soit la bonnasse croisée avion de chasse qui se tienne sur la croix. Sentir l’abandon, la perte des moyens, se délecter silencieusement d’un écrin de bulle intime, sorte de voyeurisme de l’expression corporelle des sentiments inexplicables, c’est une beauté qui surpasse les plastiques lisses et autres mensurations sorties des magazines. Je trépigne bien calée sur mon fessier jusqu’à ce que ça commence et que je me nourrisse à mon tour du spectacle de la soirée. Je guette tous les détails, me laisse transporter au grès des gémissements et des lamentations qui vont crescendo. Ça me fascine, de la voir réussir ainsi à imploser devant tant de monde. Exposer toutes ses émotions, les laisser s’évader à l’air libre là où moi je m’évertue obstinément à les confiner dans l’intimité d’une chambre ou des alcôves qui ont parsemé notre parcours par excès de pudeur. Y a une forme d’envie dans tout ça, dans la contemplation de cette faculté à faire fi du regard du public pour laisser toute la place au déchainement. Ça pourrait paraitre violent, d’une brutalité qui fait mal à l’empathie, de la voir trembler de tous ses membres à chaque claquement de fouet, la contempler se tordre par terre dans les derniers instants sans pouvoir prononcer un seul mot. Moi je n’y vois plus que la magnificence de la fusion, de ces bras qui l’entourent après l’avoir tant meurtri. J’me sens mal-à-l’aise d’être spectatrice de tout ça, mais ça n’a rien à voir avec l’intensité des coups portés. Y a plus de tendresse dans cette scène de spasmes frénétiques que dans n’importe quelle mise en situation qu’il m’ait été donné de voir jusqu’alors. Et j’crois que c’est ce qui me fout des frissons malaisans dans tout le corps, cette sensation d’être l’observatrice voyeuriste des profondeurs de l’intime.

Pourtant c’est beau. Puissamment beau. La beauté dans le plus simple appareil. Au moins reste-t-il ça. La possibilité de se complaire dans la beauté de l’instant. J’me demande d’ailleurs si c’est aussi beau que ça, quand je me tords et que je disjoncte entre ses mains. Dans tout le panel de ma galerie d’art enrichie au fil des mois il me manque toujours ça au compteur. L’essence même de l’émotion la plus brute dont je suis capable. Personne n’a encore réussi à le capturer celui-là. Le basculement. L’instant précis de la libération des chaines, la fenêtre d’envol de l’oiseau qui s’échappe de sa cage.

Faut toujours se laisser des challenges. Manquerait plus qu’on s’emmerde.

Le show est fini désormais, et l’animation  se propage à l’ensemble de l’assemblée. J’ai la vessie qui me démange – encore – et loin de moi l’idée de réitérer l’affront de l’épisode caféiné, je formule mon habituel Il faudrait que j’aille aux toilettes habillé du regard papillonnant adéquat. Il me renvoie d’un geste équivoque vers ses chaussures, sans plus d’autre précision qu’un sous-entendu rentré dans mes mœurs aussi naturellement que s’il s’agissait d’un S’il-vous-plait, et m’abaisse à Lui baiser les pieds en prenant soin de garder les fesses les plus harmonieusement érigées en l’air. Ce qui devait n’être qu’une formalité de politesse se transforme en vénération fétichiste à durée indéterminée. J’ai jamais pu compter à mon actif une grande fascination ni pour les pieds ni pour les chaussures, à l’exception notoire des New Rock peut-être, mais j’arrive plus à décoller de ma position façon chienne tête-en-bas. J’suis trop bien comme ça. La tête dans ses pompes et le cul à sa libre disposition. J’me sens à ma place, libérée de tout carcan ou tout faux semblant, et c’est finalement Lui qui vient me secouer à l’étage inférieur pour me rappeler à ma requête première. Et sûrement vérifier au passage que je ne tombe pas encore tout à fait de sommeil.

Pour ça, j’en ai encore sous la pédale. T’inquiètes que tu m’auras pas si facilement.

Puis ça recommence. La croix s’est libérée, occasion en or sur laquelle il saute du tac au tac. Bras en étoile et le bois massif contre ma colonne.

J’adore les séances en face à face. Combien même j’en chie ma race.

Cette fois il n’y a que Nous. Dès le départ il n’y a que Nous. Plus de public les yeux rivés sur chacun de nos mouvements, plus de tension muette palpable de ceux qui retiennent leur souffle sans s’en rendre compte. Et nous pouvons bien nous trouver au beau milieu d’une salle bondée, la seule chose qui m’importe c’est de fixer les yeux prédateurs qui me jaugent sans ciller. Jusqu’à ce que ça tombe de plein fouet. J’ai le libre visuel sur tout l’attirail qu’il a à portée de main, ce qui commence à faire une belle collection d’emmerdes potentielles. Impacts sans ménagements et entrelacs de percussions. Je grommèle des Saloperies et ravale des Putain de sa mère quand il vise l’intérieur des cuisses, oriente mon postérieur avec une subtilité contestable mais auquel il concède pour me laisser quelques bouffées de répits avant de reprendre de plus belle. Ça secoue dans les profondeurs, comme si toute l’onde de choc se répercutait de tissus en muscles puis dans le souffle pour venir renverser directement les émotions. Je sais ce qu’il veut. Ça se lit de façon limpide dans chacun de ses gestes, ce qu’il va chercher en agissant de la sorte.

Tant mieux. On est pas là pour une balade de croisière. T’as pas signé pour ça de toute façon.

Tu serais un peu déçu hein, s’il te prenait avec des pincettes.

Les pinces je les préfère sur la langue que sur les sentiments. Ce qu’il fait d’ailleurs. La pince à linge pendouille grotesquement de ma bouche en faisant dégouliner des filets de bave à n’en plus finir. Mais j’arrive pas encore à capituler. La guerrière cambre, offre sa poitrine ouverte et tend les fesses, ondule encore, transporte son corps plus en avant de Lui, enchaine provoc sur provoc. J’le transperce du regard, comme si je voulais Lui perforer la peau par la simple action de mes iris. Des fois il me touche, joue de ses doigts entre mes jambes pour provoquer des décharges de vulnérabilité, shoots de jouissance avant qu’il ne revienne à la charge. Fil décousu des événements et flashs épisodiques érotiques.

Il m’accorde peu de temps-morts, va me chercher loin dans ma volonté, à mi-chemin entre affrontement ouvert et servitude bien rangée. Ça prend dans les tripes. Mon corps commence à s’accorder des tentatives d’évasion furtives, plus encore quand il s’attarde sur mes seins, heurts cinglants et élancements vifs qui vrillent la tête.

J’crois qu’les seins c’est mon point faible. Proportionnellement au reste cela va sans dire.

Il a déjà foutu un bordel sans nom dans mon chaos intérieur bien ordonné quand l’aiguillon électrique passe dans mon champ de vision. Et que tout fout l’camp. J’entends au loin quelqu’un qui plaisante avec Lui, qui sort un truc du style Un p’tit coup juste pour moi alors que mes poumons voudraient hurler que j’en ai strictement rien à battre de ce qu’il veut ou pas c’trou d’balle. Mais j’suis en incapacité d’hurler quoi que ce soit. De dire quoi que soit. Même de murmurer ou d’implorer. Mon corps entier lutte pour s’éloigner de l’instrument, ce qui de l’extérieur doit donner une situation assez burlesque, la nana accrochée par les mains essayant de cacher tout son corps derrière une croix qui bouge pas d’un pouce.

Vu de l’intérieur c’est nettement moins drôle. Encore un peu et tu l’escaladais cette croix, partie comme t’étais.

Et le souffle. Il s’emballe et s’amplifie, comme un cheval qui embarque au triple galop sans pouvoir s’arrêter. Mon souffle prend toute la place dans mon crâne, raisonne et provoque la tempête.

Tu le sens ? Le vent de panique qui circule dans tes poumons ? Et les larmes explosives qui commencent à poindre ?

Elles sont là. Toutes proches, presqu’en surface. Y en a même qui commencent à déborder sur les joues. Ce moment où on touche ses limites du bout des doigts, où on se sent à la frontière de soi-même.

Faut que j’arrive à l’associer à autre chose qu’à la panique de voir les barrages céder et les torrents couler. Sinon ça reviendra toujours aussi sec, l’angoisse qui submerge.

Il a posé l’outil agricole, ses mains en coupe sous ma mâchoire pour supporter mon visage, et avec lui le poids des larmes. Ça souffle toujours, trop fort, trop bruyamment. Ça souffle jusqu’à ce que sa voix prenne la place, tout l’espace envahit par ma respiration haletante qui est reconquit par le timbre de sa voix tout près de moi. Je sais même pas ce qu’il raconte. Je sais juste que je me raccroche à ça tel le fil d’Ariane comme unique alternative pour sortir du labyrinthe. Qu’enfin je reprends contenance à mesure des spasmes pulmonaires qui se calment.

  • Ça va ?

Hochement de tête et tension dorsale du tonus qui se remet dans tout le corps. Ça va aller. Il prend le temps de me jauger, évaluation scrupuleuse de sa marge de manœuvre, et doit estimer que j’en ai effectivement encore sous le capot. Il s’éloigne quelques instants, s’arme de mousquetons supplémentaires et s’attèle à fixer mes jambes restées jusqu’alors libres de leurs mouvements.

Merde. Ça va être moins facile, d’un coup, pour orienter les tirs.

Et ça reprend. Claques, torgnoles et autres séries de coups. Ça attaque et ça ébranle, façon tremblement de terre. C’est vraiment étrange les sensations qui te transporte quand t’en arrives à ce point d’abandon entre les mains d’une personne. Les fracas du paddle de bois massif m’arrachent des grondements rauques du creux de la gorge, puis la seconde d’après j’voudrais éclater de rire moitié pour le provoquer, moitié parce que j’me rends compte à quel point j’suis dans la fange jusqu’au cou. Puis la seconde encore après j’voudrais éclater en sanglots. J’voudrais arrêter de lutter, arrêter de me tenir droite, me recroqueviller comme un oisillon dans son nid. Arrêter d’être forte l’espace de quelques pulsions de temps. Mais ça ne dure qu’un temps. Secondes de temps sporadiques avant que les grognements et les insultes ne s’étouffent à nouveau dans ma poitrine et que le fauve ne croque la petite chose frêle et vulnérable pour retourner dans la danse. Et ainsi de suite. Cycle du serpent qui se mord la queue. Avec Lui ça n’a rien d’un simple jeu ou d’un défi qu’on se lance entre potos pour s’accorder une bonne tranche de rigolade sur base de pan-pan cul-cul. Avec Lui ça tape dans le creux des reins aussi souvent que ça martèle dans le fond des boyaux.

En même temps c’est ça que tu recherches éperdument non ? Quand il te fait valser dans tes émotions et tes certitudes ? Même la peur, même la panique, tu la recherches.

Se sent-on jamais autant vivant que lorsque toute la respiration envahit le crâne à s’en faire tourner la tête ?

Y a de ça. J’aime pas quand il me ménage. Ça me met les nerfs en pelote de laine de verre. Mais c’est perturbant, de devoir aussi remettre en question sa zone de confort habituelle. De s’obliger à se tenir droite malgré les abdos qui se contractent pour me plier en deux. Revenir en position coute que coute, pour se sentir fière. Se sentir unique. Se sentir sienne et que ça raisonne dans toute la pièce sur lit de mes hurlements avortés. Les larmes coulent. Encore ces larmes froides qui permettent d’extirper un peu du trop-plein. Les larmes dansent au rythme des coups de fouets qui creusent mes flancs et des déhanchements symbiotiques de la transe exutoire. J’veux pas les sentir couler, parce que je veux pas qu’il envisage de s’arrêter. Ça me révulse encore de trop, l’idée de stopper ça.

Putain elle fracasse sa cravache de mes deux.

J’l’ai dit ça ou pas ? Je sais plus exactement, mais j’ai dû le penser très fort. L’intérieur des cuisses ça me rend pas aimable. Sauf quand il s’agit d’étrille. J’ai beau m’être fait martelée sous tous les angles, l’apparition de la brosse métallique fait naitre instantanément un sourire quasi carnassier sur mon visage, rictus qui s’agrandit encore à chaque goutte de sang qui se forme sur ma peau telle une constellation écarlate. La décharge d’adrénaline qui se produit dans mes veines m’aide un peu à oublier l’inconfort qui s’additionne lentement à la fatigue. Le cuir du harnais irrite ma peau devenue poisseuse des bouffées de chaleur qui me prennent de partout et des écoulements sanguinolents.

Ça t’apprendra à rester trop habillée. A poil y a que ça de vrai, les autres soum l’ont bien compris elles.

Je finis par avoir plus mal aux pieds que partout ailleurs dans mon corps. L’esprit humain c’est vraiment un truc chelou. J’suis en train de me faire retourner la peau à grand renfort de tous ce qui Lui passe sous la main, et moi je pense plus qu’à mes escarpins qui me compressent les orteils. Enfin presque plus qu’à ça. Parce que finalement même ça j’arrête d’y penser quand il revient au plus proche de moi encore une fois.

Doit y avoir un truc avec les baffes dans la gueule. Le genre hyper psyché tu vois. Ça doit s’entrechoquer de trop dans le cerveau pour arriver à faire le vide. Parce que ça revient souvent, les masos au cuir épais tanné qui s’effondre au bout de quelques tartes bien amenées. Droite, gauche, droite, gauche. Peut-être plus, peut-être moins. J’ai pas compté, c’est pas le premier truc qui me soit venu à l’esprit. Second souffle de la tempête dans la boite crânienne et émergence des larmes du bout du monde. Les torrents larmoyants des abysses assombrissent le regard et brouillent tous les sens, ils se mêlent aux morceaux de cœur qui partent en lambeaux, tels un tendre effiloché de viande trop cuite. Combien le corps peut-il endurer de sévices au juste ? Beaucoup j’imagine. Bien plus qu’on pourrait le soupçonner, au premier abord.

Tu tiens debout pourtant, non ?

Une séance n’est finie que lorsque les jambes ne sont plus en capacité de soutenir le poids du corps. Ou le poids des maux. Souvent c’est lui qui gagne d’ailleurs, le poids mort de tout ce qu’on a caché bien au loin dans l’inconscient, la masse qui s’abat et coupe les mollets. La pesanteur qui sort du cœur en vous faisant éclater les côtes et ravage tout sur son passage.

Je tiens debout. Ou presque. A peu de chose près.

  • Il serait peut-être temps de se calmer non ? Ou tu veux encore jouer les Wonderwoman croisée valkyrie ?
  • J’tiens debout non ?
  • Tu joues sur les nuances là. Faut dire qu’avoir les mains attachées en l’air ça aide à pas se casser la gueule.
  • Tu chipotes pour des détails.
  • T’es vraiment putain d’incapable de reconnaitre tes limites.

Je sais. Mais Lui il sait les voir pour moi. C’est pour ça que je l’aime, aussi. Lui qui me connait sur le bout des doigts et le bout des larmes, qui arrive à me déchiffrer malgré moi, parfois. Et j’y arrive enfin un peu, à le laisser prendre soin de moi à sa façon bien à Lui, dans la tendre perversité comme dans l’adversité sadique. Alors c’est pas plus mal, que ça soit Lui qui décrète s’il est l’heure ou non de la fin des hostilités. Il ne me reste qu’à m’y résoudre, et à me conformer à sa décision. Il est temps. Plus que temps. Et il doit vraiment arriver à un stade de décryptage aigüe de ma personne pour que je me sente autant à l’équilibre, consensus plus que subtil entre le besoin de me surpasser et le risque de m’outrepasser malgré moi.

Ma redescente s’opère toute en douceur, pelotonnée dans le creux que forment ses pieds, mes neurones se réalignent et s’éveillent en plein spectacle de scalpel qui attrape mon regard pour ne plus en décrocher. J’sens bien à son contact que c’est pas sa tasse de thé, son corps est trop tendu, trop enfermé au-dessus de moi. C’est quasi imperceptible mais ça se sent au travers de ses attouchements qui prennent un arrière-gout de carapace tout autour de mes épaules. Je sens tout ça, mais j’peux pas m’empêcher d’avoir des étoiles plein les yeux. Un peu pour les entailles propres et nettes qui se dessinent à mesure des coupures, mais surtout pour ce qui se dégage de la Kajira face à Nous. C’est au-delà de fascinant. C’est hypnotique de la voir comme ça, se cramponner de toutes ces forces et annoncer qu’elle va jouir à mesure que ses écorchures ruissèlent de sang tout le long de son corps. Elle tremble d’une authenticité qui raisonne et se réverbère partout en moi. Et j’trouve ça incroyable. De pouvoir admirer ce spectacle. D’avoir encore cette chance d’être la contemplatrice silencieuse d’une autre démonstration de lâcher prise en puissance, même si ce n’est pas pour atténuer mes évasions fantasmagoriques vampiriques.

Je sens qu’il est tard. Désespérément tard. J’ai absolument pas envie de voir venir la fin de cette soirée, ça me semble bien trop court. Force est de constater à présent que la satisfaction de mes penchants masochistes m’a mise dans un état de feu au cul monumental – ce qui est plus ou moins systématiquement le cas d’ailleurs. Les grosses sessions SM m’ont toujours fait cet effet là. Je donne tous, me libère de tous mes étaux. Et après j’me transforme en folle de cul. Je me colle contre Lui dans des mouvements à peine camouflé lors de nos déplacements à travers le club. Je dois suinter le sexe par tous les pores. Ça me tire de partout et j’suis à la limite du désespoir en voyant qu’il est dorénavant l’heure de rentrer à son domicile familial, endroit tout sauf propice aux pratiques les plus obscènes. C’est l’ultime bataille de mon cerveau sur le corps, il est à l’affut, au détail près. J’y crois à chaque recoin de rue, à chaque zone d’ombre d’immeuble. N’importe où ferait l’affaire. N’importe où plutôt que de rester en manque de Lui comme ça. Je suis exténuée. La fatigue me pique les yeux mais j’arrive pas à avoir envie d’aller me coucher. Aller se coucher c’est être séparé, et ça me semble déjà bien trop tôt.

Quelques heures. Ça fait à peine quelques heures…

Nous sommes posés sur le canapé alors que mes mains s’affairent à parcourir et délasser son corps, quand je le sens se tendre à mesure qu’il se détend. Sa rigidité vient alimenter le feu entre mes cuisses et le brasier intérieur qui doit être la seule chose me tenant encore éveillée malgré l’heure avancée. Je bondis littéralement sur le premier geste qu’il initie à la faveur de la satisfaction de ma famine sexuelle, ni une ni deux pour le chevaucher en étouffant le soupir de satisfaction en le sentant enfin se faire sa place entre mes tissus dégoulinants. C’est divin, digne d’une oasis après la traversée du désert. Je garde un visu sur l’entrée du salon, zone sensible d’arrivée inopinée de petit monstre insomniaque, et commence les vas et vient en le surplombant.

Silence. Garder le silence ab-so-lu.

Cliquetis du métal du collier à chaque déhanchement.

  • T’aurais pas pu choisir plus discret en matière de collier ?
  • Non il beau mon collier, magnifique mon collier.
  • Ouais mais là il fait chier.

J’me sens tiraillée comme rarement, entre le besoin pulsionnel d’accélérer le coulissement de son membre entre mes lèvres gonflées d’excitation et l’épée de Damoclès qui pèse sur Nous au moindre mouvement. J’suis à deux doigts de craquer et de le supplier de me coller sur son balcon pour me tringler une bonne fois pour toute comme il se doit mais ça fait encore trop de variables à gérer pour une heure bien trop avancée. Et mon esprit commence à arriver à un seuil critique de fatigue. Alors le seul truc qui me vienne à l’esprit c’est de me débarrasser de l’anneau de métal qui me cercle le cou.

Le cadenas est mort, autant en profiter. Et à choisir entre le collier et son foutre, y a pas à tergiverser.

Je retrouve ma liberté en même temps que celle de nos coups de reins qui se teintent de l’intensité qui leur est due. Je verrouille mes cordes vocales tout en m’abandonnant à son laboure entre mes jambes, mon bassin vient se coller au plus proche du sien avant de reprendre distance et le sentir coulisser à nouveau tout le long de mes parois glissantes pour se loger au fond de ma chatte. C’est l’ultime assaut, dernier élan qui va achever le cerveau déjà bien attaqué, et toute cette bataille entremêlée de fluide se passe dans un silence royal. Je me concentre sur chaque nuance musculaire que son corps envoie au mien, ce sont eux qui parlent ce soir, nos deux enveloppes de chair qui se donnent la réplique en étouffant gémissements et râles. Corps à corps accéléré jusqu’au dénouement orgasmique qui me crève de part en part, jusqu’à ce qu’il se répande en moi et que tout mon être rende enfin les armes une fois cette soif étanchée. La torpeur et la léthargie nous envahissent en quelques battements de paupières, et j’sens bien qu’il doit faire au moins autant d’effort pour se décoller de là que moi pour le laisser partir. J’en ai aucune envie, mon cœur vrille de le voir s’éloigner, mais le contrecoup de ces dernières heures reprend le dessus. Je prends tout juste le temps de décrasser mon visage des résidus de maquillage, contemple le sang séché étoilé sur mes jambes avec une délectation que même la perspective d’en chier demain sous la douche n’arrive pas à altérer, puis part m’enrouler dans le plaid à ma disposition pour sombrer aussi sec dans le canapé.

4h de sommeil, c’est pas beaucoup.

Vraiment pas beaucoup. Mais le stress de louper mon train est plus fort que mon ascendant marmotte. Je me dirige vers la douche, essaye de paraitre plus au taquet – moins serait difficile cela dit – et de décoller les résidus sanglants laissés de côté la veille faute d’énergie. Je sors de la douche en entendant les cavalcades du minimoy number one et ouvre la porte sur la famille complète qui s’éveille au rythme des montres enfantins. J’ai pas vraiment le temps d’m’étendre, il est totalement proscris que je rate mon départ, et je remballe mes affaires avec une efficacité très moyenne faute de connexions neuronales en état de fonctionnement opérationnel. J’pousse la précipitation jusqu’à zapper l’étape café, signe qu’il est grand temps que je me bouge le cul. Je marche au pas de course jusqu’au métro, yeux rivés sur l’horloge de mon téléphone à chaque minute en espérant pas me paumer dans une gare que j’ai jamais traversé. J’trace comme mes années dans la foule parisienne me l’ont appris, file et me faufile entre les personnes à la vitesse maximale que me permettent mes jambes de demi-portion.

And we run, for this killing love
And we run, tell me how it’s enough
And we run, til we never done
And we run til we fall apart
And we run til we’ve had enough

Train tout juste annoncé. Les passagers commencent à s’attrouper. Ça sera pas de café du tout, la flemme de faire la queue. Pour dire si c’est la course. Le quai me parait interminable, les wagons s’enchainent les uns les autres jusqu’à ce que j’arrive à l’avant dernière voiture pour enfin me poser dans ce fichu train.

Le soleil est radieux, il perce et rayonne à travers les vitres du TGV lowcost. Le siège à côté de moi est pas occupé et me permet de gratter la place près de la fenêtre tout en étendant mes jambes. Un groupe de quatre greluches femelles parlent bruyamment et envahissent le wagon de leurs rires à gorge déployée. J’monte le son du casque et m’engouffre sous ma veste. 2h de repos supplémentaires, il est pas question de cracher dessus étant donné le weekend qui m’attend.

La robe Lui a plu…

Sourire intérieur et irradiation de l’âme. Une tendresse toute particulière pour mes muscles endoloris, cette douleur paresseuse et latente qui fait du bien. Les entailles de la peau picotent à chaque mouvement.

La cicatrisation sera un peu plus longue que prévu…

Encore un sourire.

Tous droits réservés ©️ Poulpy Dathor 2019 – Journal d’une bourgeoise délurée

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